Le massacre de la Saint-Valentin de 1349
Cela fait plus d’une trentaine d’années que je me suis installé à Strasbourg. Il s’agit d’une ville de culture et de vieilles pierres que j’ai appris à découvrir au fil de mes pérégrinations.
Aujourd’hui, je vais vous conter l’histoire tragique qui se cache derrière la passerelle des Juifs, près de la place de la République. C’est l’histoire d’un pogrom, celui du 14 février 1349, souvent désigné comme le « massacre de la Saint-Valentin ». Il constitue l’un des épisodes antisémites les plus sanglants de l’Europe médiévale. En effet, ce drame s’inscrit dans un climat de haine exacerbée envers les communautés juives, attisé notamment par les ravages de la peste noire et par l’essor d’une rhétorique d’exclusion.
Traversée de la passerelle
Le chroniqueur Fritsche Closener a documenté cet événement avec précision. Selon ses récits, des émeutiers cernèrent le quartier juif le 14 février 1349, à la veille de chabbat, alors même que les habitants s’apprêtaient à célébrer leur jour sacré. La foule contraignit ensuite les résidents à traverser une passerelle menant au cimetière communautaire, où les bourreaux avaient dressé un immense bûcher. Sur place, le feu consuma ainsi plusieurs centaines d’innocents. Seuls de très jeunes enfants, quelques femmes ou des fidèles ayant accepté le baptême survécurent à cette tuerie.
Présence juive en Alsace au XIVᵉ siècle
Cette présence transparaît hélas principalement à travers les vagues de violence antisémite successives. Dès les années 1336-1339, des bandes d’« Armleder », sous la conduite de chefs autoproclamés comme Arnold von Uissigheim, attaquèrent sauvagement une vingtaine de communautés. Les assaillants invoquaient alors un devoir de vengeance contre les présumés « déicides ». En massacrant les Juifs et en pillant leurs biens, ces pillards déstabilisèrent profondément l’économie et la paix civile dans toute la région.
Rôle de l’endettement et des rivalités économiques
Parallèlement, les restrictions imposées par la société chrétienne cantonnaient pour une large part les Juifs aux métiers de prêteurs. Par conséquent, les dettes contractées par la noblesse et le haut clergé nourrirent une rancœur grandissante. Loin d’apaiser les esprits, les souverains exploitèrent cette haine pour renflouer leurs coffres. Ainsi, en 1349, l’empereur Louis IV de Bavière encaissa 1 000 livres versées par la ville de Mulhouse afin d’autoriser l’élimination de ses administrés juifs, foulant aux pieds sa mission théorique de protecteur.
Accusations d’empoisonnement
Enfin, la peste noire venue d’Orient à partir de 1347 décupla l’hystérie collective. La rumeur reprocha aux Juifs d’empoisonner les fontaines pour anéantir la chrétienté, réactivant de vieux fantasmes de profanation et de complots sataniques. Ces calomnies allumèrent directement la mèche du massacre. Par de sanglantes représailles, les agitateurs anéantirent presque totalement la communauté strasbourgeoise.
En définitive, le sort de la communauté juive de Strasbourg au XIVᵉ siècle illustre la fragilité des minorités face aux manipulations populaires, où se mêlaient cupidité financière et fanatisme aveugle. Ce drame jette une ombre durable sur le passé alsacien et rappelle avec force les fractures de la société médiévale.





